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18 oct Charles Russ : Un créateur libre

J’aime l’anecdote. C’est un outil formidable qui agit comme un ressort sur lequel notre intelligence et notre imagination peuvent rebondir pour mieux comprendre le monde dans lequel on est plongé. L’anecdote opère comme un révélateur de notre dynamique intérieure et fait monter à la conscience des problèmes et des questions qu’inconsciemment nous cherchons à résoudre.

C’est dans cette perspective, avec une anecdote comme fil d’Ariane, que, dans les pages qui suivent, je vais tenter de tisser, une réponse satisfaisante à des questions qui se positionnent au centre de ma pratique artistique : Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce qu’un artiste ?

UNE ANECDOTE

Septembre 2014, sur une route éloignée des grands centres urbains, un chemin banal de la région frontalière des Cantons de l’est, j’aperçois dans un champ, trois tracteurs plantés dans le sol, la partie avant fixée vers le ciel. Immédiatement l’image de l’installation «Cadillac Ranch» s’impose à moi. Sans en comprendre la raison, l’image de ces tracteurs s’accroche à mon esprit et force l’émergence de questions : Pourquoi ? Qui ? Comment ?

Assurément, Cadillac Ranch a inspiré l’auteur. Cette œuvre du Texas que le groupe Ant Farm a réalisé en 1974 avec l’intention de proférer une critique de la société américaine. Une installation de 10 carcasses d’automobiles Cadillac à demi enterrées, le devant dans le sol. Un travail qui avec le temps est devenu une installation participative où les individus de toute origine viennent participer à la construction d’une œuvre collective en apposant leur marque par le biais de graffitis sur les châssis d’automobile abandonnée. Lors de ma visite du lieu, en 2013, je fus renversé par cette dérive esthétique et sémantique. La force de la pulsion créative de la race humaine me frappait de nouveau. Cette façon remarquable que possède la collectivité de faire basculer la condescendante individualité vers une création collective qui fusionne le «moi» dans quelque chose de plus grand. Étais-ce le sens que je devais donner à l’installation perdue sur ce chemin de l’Estrie ? J’étais une fois de plus plongé au cœur des questions qui accompagnent la mise en forme de mon identité de créateur : qu’est-ce que l’art et pourquoi l’art ? La vue déstabilisante des tracteurs dans le champ faisait remonter ces questions en les amplifiant par le caractère de proximité et l’aspect de mystère qu’avait l’installation.

Il me fallait en savoir plus. Je lançais mon enquête sur une piste me conduisant chez le créateur de l’installation, Charles Rus, qui me reçu dans sa propriété située à quelques kilomètres de ses tracteurs.

QUI EST CHARLES RUS ?

Rus est un cultivateur à la retraite. Autodidacte, qui n’a aucun lien avec le milieu des arts.

QUE FAIT CHARLES RUS ?

Rus aménage le territoire en plantant des arbres à l’envers, en érigeant des portes qui mènent nulle part et en enterrant des tracteurs sans aucun but fonctionnel. Il me confie faire les choses autrement. Rus est un créateur qui ne se définit pas comme un artiste.

QUEL EST LE MOTEUR DE SA CRÉATIVITÉ ?

Rus considère qu’il y a plusieurs façons de faire les choses. Alors pourquoi ne pas faire différemment de la norme ? Cette vision du monde lui sert de catapulte

De plus, Rus est un rieur. Par son travail, il désire partager son sourire qui résulte d’une dérive de l’habituel. Il est comme notre enfant intérieur ou la figure du «Trickster» propre aux sociétés Il a l’humour pour arme de prédilection. Le «Trickster» est une sorte d’individualiste contemplant les institutions telles des entités étrangères. Il est indispensable à la société : sans lui, elle serait sans âme.

Au-delà de l’humour, Rus est un créateur libre qui partage son goût de vivre librement. Il exprime sa détermination à faire abstraction des contraintes de la vie. Une quête pour transcender les contingences de l’espèce humaine.

Enfin, il n’a aucune intention carriériste, sa démarche autotélique porte en elle-même sa propre récompense. Par son travail il se consolide résolument lui-même.

RÉFLEXION

Ma rencontre avec Rus m’a donné matière à réflexion.

Tout d’abord, cela confirme mon intérêt fondamental et spontané pour tout ce qui touche à la création libre. Rus est pour moi la figure du créateur indépendant. Il est un révélateur de la créativité spontanéité qui habite chaque personne. Rus créer de manière désinvolte à l’extérieur du monde formel des arts.

Par contraste, l’art apparaît comme un corolaire organisé du substrat ontologique qu’est le processus de création. La créativité étant une pulsion fondatrice de tout l’édifice du monde des arts. C’est un système de pouvoir qu’une minorité de gens échafaude et conserve en vue d’étendre leur influence. L’établissement de normes distinctives, de catégories et de paradigmes contextuels étant leurs principaux outils de domination De plus, à force de côtoyer le milieu de l’art contemporain, je constate que le gouffre s’élargit entre le regard de l’intérieur (initié) et le regard de l’extérieur (grand public). Une confirmation que l’art est un système construit de toute pièce. Une idiotie sociale. Idiot : celui qui parle un langage qu’il est seul à comprendre. (Larousse)

En fait, l’art existe comme un corpus institutionnalisé par le biais d’acteur tel les salons (musées) les écoles (universités) les critiques (médias), les marchands (galeristes) et les gouvernements (ministères, municipalités). Tous ces acteurs ont en commun de procéder à la catégorisation et la hiérarchisation des créateurs Aussi, je constate que la reproduction de cette sphère de pouvoir est assurée par des mécanismes maintes fois documentés et fonctionne à travers une dynamique implicite de collusion d’acteurs en fonction de leurs enjeux distincts. Somme toute, l’art, est un des multiples outils d’exercice du pouvoir que l’homme à mis en place pour organiser et réglementer la mécanique de ses relations de coopération sans lesquels la vie en société deviendrait chaotique Par contre, à la lumière de cette conception de l’art, quand j’observe le comportement de Rus, je conforte ma certitude que la créativité, quant à elle, est une pulsion inhérente à l’espèce humaine et qu’elle s’inscrit dans le mouvement naturel du développement de la personne à devenir plus elle-même et ceci indépendamment de l’art.

Je serais tenté de remplacer la célèbre formule de Robert Filliou : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art» par «La créativité est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art»

Quant à Rus, il est indéniablement un créateur et ceci malgré l’art. Il est doué d’une grande originalité et il produit un travail inutile, authentique, qui est l’expression intense de ce qu’il est comme individu tout en touchant à l’universel. Il présente toutes des caractéristiques de l’artiste moderne. Mais Rus est-il un artiste pour autant ? Évidemment, son travail n’est pas reconnu pas un aréopage d’initiés. Toutefois cela ne lui enlève en aucune manière la valeur originale intrinsèque de sa création.

Pour ma part, je ne veux en aucune manière tenter d’intégrer Rus dans le système-art, cela le placerait immédiatement en situation de hiérarchisation et de compartimentation normative. L’éthique créative de Rus est un modèle de lutte contre l’aliénation. J’ai trop de respect envers sa position existentielle pour l’incorporer à son insu sous la tutelle du monde de l’art.

 CONCLUSION

Ma fascination pour les installations «Cadillac Ranch» et «Les Tracteurs» sont du même ordre, J’y reconnais un même mouvement de création et de liberté. D’une part, une œuvre qui est passée spontanément d’un statut statique à une installation dynamique, participative et autogérée. D’autre part, le travail d’un créateur, libre, un manifeste vivant d’insoumission aux normes déshumanisantes.

De plus, à travers ces deux «phénomènes» je constate une fois de plus que le processus créatif n’a pas besoin d’un système de pouvoir organisé pour s’exprimer. Ce constat confirme ma détermination à cultiver mon intérêt pour la création sans l’inscrire obligatoirement dans un contexte artistique. La création n’a pas besoin de l’art mais l’art ne peut être sans la création.

Cela dit, je dois confesser que le milieu des arts, paradoxalement, tout en étant aliénant, recèle un extraordinaire potentiel de mise en vitrine d’une variété infinie de démarche créative. La fréquentation de ce monde me permet de d’expérimenter la création, de vivre l’étonnement et de renouveler mon enthousiasme vis-à-vis tout le merveilleux de la créativité. Toutefois, il me faut rester vigilant. Vivre au cœur d’un paradoxe peut être source de bien des pièges d’intégrité et de cohérence envers soi-même.

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